Le droit de cité

Documentation / Le 18 mai 2017

Le texte qui suit est tiré de l’ouvrage Coutumes et traditions des Forces armées canadiennes, de E.C. Russell, publié en 1980. Le texte expose certaines circonstances qui ont changé depuis, dont l’inexistence du drapeau de la Division navale. Par contre, l’information au sujet de la cérémonie et de sa nature reste la même.   

Par E.C. Russell

L’un des honneurs les plus convoités d’une unité en marche est celui de se faire conférer les privilèges et la distinction du droit de cité, c’est-à-dire le droit de toujours défiler dans la ville, tambours battant, drapeaux flottant et baïonnettes fixées aux canons. Plusieurs régiments ont reçu cet honneur au Canada, en reconnaissance de leur conduite honorable, ainsi que pour leur manifester l’affection et l’estime des citoyens. Le droit de cité n’est pas exclusivement une affaire régimentaire. Dans la ville portuaire de Vancouver, la division de la réserve navale NCSM Discovery est fière d’être la première et seule unité à s'être vu accorder l’honneur (1973). De même, la ville de Trenton a conféré ce privilège à la station Trenton de l’Aviation royale canadienne en septembre 1967.

D’habitude, seule une unité qui a entretenu de longues et heureuses relations avec une ville reçoit le droit de cité. Par exemple, en 1962, à l’occasion de son centenaire, le Royal Regiment of Canada a été ainsi honoré par la ville de Toronto, une première dans l’histoire de la ville. En même temps, on a rappelé au régiment son obligation « de se comporter comme le premier protecteur officiel de la ville ». Mais, parfois, cet honneur est accordé pour témoigner la gratitude de population à l’égard d’un service héroïque, comme c’est le cas du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry. En 1964, année de son jubilé, le régiment a reçu le droit de cité de la ville d’Ypres, en Belgique, en raison de ses exploits d’un demi-siècle auparavant.

Le droit de cité signifie l’octroi du privilège de défiler dans une ville « tambours battant, drapeaux flottant et baïonnettes fixées aux canons ». Évidemment, tout le monde connaît le pittoresque et l’apparat d’un défilé militaire, ce qui suscite aussitôt la question : qu’y a-t-il de si important dans l’octroi de ce privilège? Comme c’est le cas d’un si grand nombre de nos traditions, cette coutume remonte à plus de trois siècles dans l’histoire militaire britannique.

Les Britanniques se sont toujours montrés profondément défavorables à la possession d’une grande armée permanente; les nombreuses forces régulières en garnison dans les villes britanniques ont rarement été bien accueillies par la population. Cette antipathie remonte à l’époque des Tudor, et même avant, lorsque Londres gardait jalousement ses droits et s’en remettait à ses bandes entrainées pour maintenir la paix et défendre la ville. Tout au long de notre histoire, tant en Grande-Bretagne que dans le Commonwealth, on s’est toujours opposé à la présence de gros groupes à l’apparence belliqueuse dans les rues, troublant le calme civil et constituant une menace, réelle ou imaginaire, aux anciens droits civiques.

Même la vieille méthode respectable du recrutement « au son du tambour » paraissait très suspecte à l’esprit des citoyens, à cause de certains incidents passés rappelant ceux qu’on associait aux détachements de la presse de la Royal Navy. L’usage s’établit alors de toujours demander la permission au premier magistrat, le lord-maire, avant d’entreprendre une initiative de ce genre.

Parfois, l’ordre des mots « tambours, drapeaux et baïonnettes » diffère selon les époques et les circonstances. Ainsi, lorsque, après la restauration de Charles II en 1660, on a instauré la coutume de conférer le droit de cité, la baïonnette n’existait pas. Aujourd’hui, la Division navale n’a pas de drapeau. Et ce n’est qu’à une époque relativement récente que les musiques ont remplacé les fifres et les tambours de naguère. Voilà qui semblerait favoriser la reconnaissance d’une évolution historique en usage aujourd’hui : d’abord, l’ancien tambour, puis le drapeau et, enfin, la baïonnette.

Le droit de cité évoque même une époque encore plus lointaine, lorsque les villes étaient entourées de murs et que leurs portes étaient fermées autant aux amis qu’aux ennemis, aux ennemis pour des raisons évidentes et aux amis jusqu’à ce que les autorités municipales soient sûres de la bonne conduite des soldats et informées de l’objet de la présence du régiment cherchant à entrer dans la ville. Aujourd’hui, cette cérémonie évoque le rituel qui devait se dérouler à l’époque où les troupes en marche n’avaient pas de casernes et devaient loger dans les villes pour la nuit. Voici ce qu’on écrivait à ce propos il y a plus de deux siècles :

Dès que le commandant de la place est prévenu par les sentinelles que le régiment est en vue, il doit prendre un sergent et un détachement d’hommes et se rendre avec eux à la porte extérieure, puis ordonner qu’un des ponts-levis soit levé après lui, jusqu’à ce qu’il ait examiné les ordres initiaux ou la route empruntée par le régiment, de crainte que l’ennemi, étant prévenu de la marche du régiment, s’avise là-dessus de surprendre la ville.

Ces mêmes procédures de jadis se déroulent aujourd’hui, chaque fois qu’une unité des Forces canadiennes est honorée par une ville. Le 2e Bataillon du Royal Canadian Regiment est un bon exemple. Au moment où le bataillon entrait dans la ville de Fredericton, en juin 1963, la chef de police s’est placé au milieu de la route, tout comme le fonctionnaire d’autrefois chargé de l’application des lois de Londres, a arrêté le régiment et a demandé au commandant l’objet de la présence du régiment en marche dans la ville. Pendant que les soldats attendaient au-delà de l’ancienne porte, le commandant a été escorté jusqu’au maire, qui a convoqué une séance officielle du conseil municipal, au cours de laquelle on a voté et approuvé une résolution conférant le droit de cité au régiment. Ensuite, le premier magistrat de la ville a effectué une inspection et une revue du bataillon, en plus de procéder à un échange de parchemins et de cadeaux, en vue d’attester l’estime et le respect mutuels des citoyens et du régiment.

Le libellé du parchemin qui est normalement présenté à une unité qui obtient le privilège de défiler dans une ville « tambours battant, drapeaux flottant et baïonnettes fixées aux canons » est à la fois pittoresque et varié. Voici le texte du parchemin enluminé remis au Hastings and Prince Edward Regiment par la ville de Belleville, en 1964.

DROIT DE CITÉ CONFÉRÉ PAR LA VILLE DE BELLEVILLE

AU

HASTINGS AND PRINCE EDWARD REGIMENT

À COMPTER DE CE JOUR ET DORÉNAVANT, SACHEZ QUE, à l’occasion de la présentation du drapeau et en l’honneur de l’histoire et de la tradition du Hastings and Prince Edward Regiment et de ses unités devancières, la corporation de la ville de Belleville du royaume du Canada de sa Gracieuse Majesté la Reine Élisabeth la Deuxième, en vertu de l’autorité d’une résolution adoptée à l’unanimité par le Conseil de ladite corporation, le sixième jour de janvier, mil neuf cent soixante-quatre, PROCLAME PAR LES PRÉSENTES ET CONFÈRE AU HASTINGS AND PRINCE EDWARD REGIMENT le droit de cité de ladite ville de Belleville et tous les droits et privilèges qui s’y rattachent, aussi longtemps que les eaux de la baie de Quinte baigneront les rives de ladite ville, d’y entrer et de défiler dans ses rues, voies publiques et voies rapides, sans obstacle ni intervention, et en toutes occasions drapeaux et décorations de drapeaux flottant, baïonnettes fixées aux canons et au son des musiques.

Ce droit de cité est accordé et confirmé en hommage de gratitude et en reconnaissance des services rendus et du devoir bravement exécuté depuis la formation des unités mères du régiment, le First Regiment of Prince Edward Militia, en l’année mil huit cent, et le First Regiment of Hastings Militia en l’année mil huit cent quatre, et des états de service distingués pendant la guerre de 1812, la Rébellion de 1837, le Raid des fenians de 1865, l’Expédition du Nord-Ouest de 1885, la guerre des Boers en 1898, la Première Guerre mondiale de 1914 à 1918; l’unité devint officiellement le Hastings and Prince

Edward Regiment en 1920, et cet octroi vise particulièrement à perpétuer ses actes de bravoure, de dévouement et de gloire, de 1939 à 1945, de l’Afrique du Nord jusqu’en Sicile, en Italie, et dans le théâtre européen, pour être témoin de la capitulation de ses ennemis et, par la suite, de causes chères au cœur de ladite ville et de tous ses citoyens.

En particulier et sans limiter ce qui précède, ce droit de cité est accordé et doit être reconnu comme un mémorial à tous les officiers et hommes dudit régiment et à ses prédécesseurs qui ont contribué à sa glorieuse histoire, qui ont donné leur vie sur l’autel de la liberté, en s’acquittant de leur devoir et en méritant pour leurs camarades et tous ceux qui les ont suivis les honneurs maintenant reconnus et assurés à perpétuité par leurs concitoyens ici inscrits.

SIGNÉ ET SCELLÉ au nom de la CORPORATION DE LA VILLE DE BELLEVILLE, le dix-septième jour de mai, en l’année de Notre Seigneur, mil neuf cent soixante-quatre.

J.R. Ellis

Maire 

A.S. Stalker

Greffier

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