Il y a cent ans : le rôle de la puissance aérienne dans la bataille de la crête de Vimy

Article de nouvelles / Le 7 avril 2017

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Le 9 avril, il y a cent ans, la bataille de la crête de Vimy s’amorce. La victoire extraordinaire qui suivra constitue pour beaucoup de gens une étape déterminante dans le façonnement de l’identité du Canada à titre de pays souverain et indépendant. Afin de souligner ce jalon de l’histoire du Canada, des activités commémoratives auront lieu au Monument national du Canada à Vimy en France, ainsi qu’au Monument commémoratif de guerre du Canada, à Ottawa.

Par le major Bill March

L’affrontement, qui se déroule pendant la grande bataille d’Arras, du 9 avril au 16 mai 1917, a lieu du 9 au 12 avril et entraîne la défaite décisive des forces de défense allemandes. C’est d’ailleurs  la première fois que les quatre divisions du Corps canadien combattent ensemble. Dès lors, la bataille de la crête de Vimy devient un symbole puissant du nationalisme canadien, mais fait plus de 10 000 victimes (3 598 morts et 7 004 blessés).

La sauvagerie des combats et la bravoure des combattants au sol avaient leurs égales dans le ciel. Pour les hommes du Royal Flying Corps (RFC) et du Royal Naval Air Service (RNAS), dont de nombreux Canadiens grossissent les rangs, il s’agit du début de l’« avril sanglant ».

Comme c’était souvent le cas à l’époque et comme ce l’est encore aujourd’hui, les combats aériens commencent longtemps avant que le premier soldat ne franchisse le sommet de la crête. L’artillerie, arme la plus puissante de la Première Guerre mondiale, en vient à dépendre grandement de l’observation et des photographies aériennes. Dans les mois qui ont précédé l’assaut de la crête de Vimy, les escadrons, ces unités aériennes chargées d’assurer un soutien direct en matière de reconnaissance à une armée ou à un corps précis (le Corps canadien fait partie de la First Army britannique), s’envolent chaque fois que le temps le permet, photographiant ainsi à de nombreuses reprises les positions allemandes.

Le repérage des batteries d’artillerie ennemies revêt une importance capitale si l’on souhaite pouvoir les neutraliser le jour de l’attaque. Dans le cas de la crête de Vimy, la majeure partie de ce travail revient au 16e Escadron du RFC et à ses B.E.2, des biplans à deux places. On estime qu’au début de mars, on a photographié chacune des positions défensives allemandes et repéré 180 des 212 batteries ennemies, leurs coordonnées inscrites sur les cartes alliées1. Durant la bataille, les avions continuent de survoler les lieux pour appuyer les tirs visant à détruire ou à neutraliser les batteries ennemies en dirigeant le canonnage en temps quasi réel et en photographiant les résultats (ce que nous appelons aujourd’hui l’évaluation des dommages de combat).

Il va sans dire que les Allemands s’affairent vigoureusement à empêcher les Alliés d’utiliser cet avantage aérien, de la même façon que le RFC et le RNAS essaient « d’aveugler » le Service aérien de l’Armée allemande. Les avions de reconnaissance et de chasse effectuent des patrouilles offensives ainsi que défensives. Les patrouilles offensives visent à détruire les avions et les ballons de reconnaissance ennemis ou à les décourager de faire leur travail, alors que les patrouilles défensives consistent à protéger les forces amies. Les renseignements recueillis sont tellement importants à la préparation des attaques à venir qu’on charge souvent deux éclaireurs d’agir en tant qu’escortes à proximité de chacun des avions de reconnaissance du RFC. Ces aéronefs effectuent leur vol accompagnés d’une patrouille défensive composée de quatre à sept avions dont la mission consiste à intercepter les Allemands avant qu’ils ne puissent s’en prendre aux appareils de reconnaissance.

Si une cible à photographier revêt une importance suffisante, le RFC prend tous les moyens pour obtenir l’image voulue : une mission de deux jours à la fin de mars 1917 entraîne la perte d’avions et la mort ou la disparition de 14 aviateurs, sans toutefois permettre d’obtenir l’information nécessaire2.

À l’approche de la bataille de la crête de Vimy, le RFC traverse une période de grand accroissement qui entraîne une pénurie d’escadrons au front. Afin de remédier à cette lacune, quatre escadrons du RNAS, les 1er, 8e et 10e Escadrons, équipés de triplans Sopwith, et le 3e Escadron, doté de Sopwith Pup, sont provisoirement mis à la disposition du RFC. Chacun de ces escadrons, et plus particulièrement le 3e, commandé par le Canadien Redford Henry « Red » Mulock, de Winnipeg, au Manitoba, s’acquittera bien de ses tâches.

Les appareils du RFC sont, pour la plupart, inférieurs aux avions de combat allemands. Lorsque les appareils sont relativement égaux du point de vue technique, les escadrons équipés d’appareils Nieuport 17 ou Sopwith Pup peuvent affronter les Allemands sur un pied plus ou moins d’égalité, l’issue du combat dépendant souvent de l’habileté de l’équipage et le taux de survie, de l’endroit où le combat a lieu et des vents dominants.

Cette croissance continue conjuguée aux pertes qui surviennent au front signifie que de nombreux aviateurs volant au-dessus du Corps canadien n’ont suivi qu’une formation rudimentaire et connaissent souvent peu l’appareil qu’ils pilotent. De plus, en raison de la nécessité de soutenir les fantassins, ils doivent souvent survoler le territoire ennemi et, si leur appareil subit des dommages au combat ou qu’un problème mécanique survient, ce qui n’est pas inhabituel, ils courent alors le risque de ne pas réussir à rentrer a bercail et de devenir prisonniers de guerre.

Dans une grande mesure, cette conséquence malheureuse est empirée par les vents dominants qui soufflent d’ouest en est, rendant ainsi d’autant plus difficile le retour des aviateurs derrière les lignes amies. Même si le Service aérien de l’Armée allemande compte lui aussi de nombreux pilotes inexpérimentés, il peut néanmoins se fier à des « tueurs » expérimentés comme Manfred von Richthofen, surnommé le « Baron rouge », qui ont causé la mort de nombreux aviateurs alliés pendant la bataille d’Arras.

L’accroissement du RFC et, dans une moindre mesure, du RNAS, fait augmenter la demande en personnel. Même si de nombreux Canadiens font partie de ces deux services aériens, la majorité d’entre eux sont recrutés en Amérique du Nord ou au moyen de détachements volontaires du Corps expéditionnaire canadien. Afin de tirer profit de ce qu’on perçoit comme une génération de jeunes Canadiens enthousiastes, le RFC met sur pied une grande organisation d’entraînement au Canada en janvier 1917. Dans les mois qui suivent la bataille d’Arras, par l’entremise du RFC Canada, des milliers de Canadiens s’envolent ainsi au-dessus de l’Europe. Mais durant ce mois d’avril sanglant, les forces alliées doivent compter sur tous les aviateurs disponibles, peu importe leur formation ou leur expérience.

Il est donc peu surprenant que, dans les quatre jours qui suivent le début de la campagne aérienne du RFC, le 4 avril, jusqu’à l’attaque du Corps canadien sur la crête de Vimy le 9 avril :

…soixante‑quinze avions britanniques sont tombés au combat, entraînant une perte de 105 militaires (dix‑neuf décès, treize blessés et soixante‑treize portés disparus). De plus, un nombre inhabituellement élevé d’accidents de vol sont survenus pendant cette même période; cinquante‑six avions ont été endommagés et rayés de la flotte des escadrons3.

Les pertes causées par des accidents ne sont pas déclarées comme des pertes attribuables au combat. Pour expliquer ces pertes dans un contexte moderne, un escadron de chasse canadien comprend environ 12 avions en service, ce qui signifie que, en l’espace de quatre jours, ce sont presque 11 escadrons modernes qui disparaissent. Puis, c’est le début des combats au sol…

Les officiers et les hommes du Corps canadien se préparent bien à l’attaque. Les cartes indiquant les objectifs et les centres de résistance ennemis potentiels font l’objet de mises à jour jusqu’à la toute dernière minute au moyen des dernières photographies aériennes obtenues au prix d’un très grand sacrifice. Les artilleurs de l’Artillerie royale canadienne s'exercent avec des observateurs du RFC afin de bien comprendre les procédures et la marche à suivre concernant les communications sans fil (radio) pour attaquer les batteries allemandes et les faire taire rapidement et efficacement.

Les corps d’infanterie participant au combat transportent, en plus de leur lot d’équipement déjà imposant, des fusées éclairantes et des panneaux de signalisation supplémentaires afin de pouvoir signaler leur position aux avions amis les survolant. Cette tâche revêt une importance primordiale. Les vols d’observation, au cours desquels les avions doivent cerner la position des soldats amis, sont essentiels pour donner aux états-majors supérieurs une idée exacte de ce qui se passe et éviter de tirer sur leurs propres combattants.

Puis, les circonstances changent. Malgré des conditions de vol idéales le 8 avril, quand les sifflets retentissent le lendemain matin pour signaler le début de l’attaque, des nuages à faible altitude et un mélange d’averses de pluie et de neige entraînent une réduction des activités aériennes… tant chez les Alliés que chez les Allemands.

À l’exception de brèves périodes, le temps maussade dure pendant presque tout l'assaut de la crête de Vimy. Même si ces conditions compliquent la tâche de contre-batterie du 16e Escadron, elles rendent encore plus importants les vols d’observation. Survoler à basse altitude des groupes de fantassins masqués par le mauvais temps se révèle toujours dangereux; au sommet de la bataille, les soldats supposent couramment que les avions volant à basse altitude sont des ennemis hostiles et doivent être abattus. C’est pourquoi ces équipages, qui attirent délibérément l’attention en faisant retentir des klaxons, sont souvent accueillis par des rafales de tirs provenant du sol plutôt que par des fusées éclairantes marquant la position des soldats amis. Dans les journaux des divisions et des bataillons du Corps canadien, on trouve de nombreuses notes au sujet de la présence d’avions d’observation et des rapports des équipages à bord de ces derniers.

Même si la guerre aérienne est relativement calme à la crête de Vimy, elle se poursuit sans relâche au-dessus du champ de bataille d’Arras. C’est pendant cette période que le lieutenant Billy Bishop devient un as de l’aviation aux commandes d’un appareil Nieuport 17 du 60e Escadron du RFC (il obtient sa cinquième victoire le 8 avril 1917). À la fin du mois, il a détruit ou forcé à atterrir 17 avions ennemis.

Nous avons perdu trois autres pilotes aujourd’hui. Tous de braves hommes. Oh, que je déteste les Huns. Ils ont causé la perte de tellement de mes meilleurs amis. Ils vont me le payer, je vous le garantis4.
William Avery « Billy » Bishop,
le 7 avril 1917

D’autres aviateurs canadiens se montrent tout aussi efficaces, notamment Lloyd Samuel Breadner, de Carleton Place, en Ontario, qui deviendra chef d’état-major de la Force aérienne de l’Aviation royale du Canada, et Joseph Fall, de Cobble Hill, en Colombie-Britannique, du 3e Escadron (Naval) du RNAS. Tous les deux remportent une triple victoire durant un combat le 11 avril 1918.

D’autres consentent le sacrifice suprême pendant ces batailles aériennes féroces. Dans l’escadron de Bishop uniquement, les Canadiens C.S. Hall (adresse inconnue) et J.A. Milot, de Joliette, au Québec, perdent la vie les 7 et 8 avril, respectivement. Les épreuves du 60e Escadron se poursuivent du 14 au 16 avril, l’unité perdant dix de ses 18 avions (J. Elliott, de Winnipeg, au Manitoba, subit des blessures pendant cette période). À la fin de ce mois d’avril sanglant, les Britanniques déplorent la perte de 285 avions, la mort ou la disparition de 211 membres d’équipage, et l’emprisonnement de 108 autres militaires. Le nombre de victimes canadiennes parmi les équipages durant cette période n’a jamais fait l’objet d’un comptage. Les Allemands, quant à eux, perdent 66 avions au combat ou lors d’accidents de vol. Richthofen et son escadron occasionnent plus du tiers (89) des pertes britanniques5.

Du point de vue de la puissance aérienne canadienne, on peut considérer la bataille de la crête de Vimy comme le premier affrontement « interarmées » canadien. Ayant lieu dans une zone beaucoup plus grande que le champ de bataille sur la crête de Vimy, la campagne aérienne prend son essor longtemps avant l’attaque initiale du 9 avril. La bataille se déroule principalement au sol, mais le travail du RFC et du RNAS reste néanmoins crucial. S’il ne contribue pas nécessairement à la victoire finale, il permet au moins de réduire le nombre de pertes que subit le Corps canadien.

Les missions de reconnaissance aérienne permettent de procéder à la planification de l’assaut et à une répétition avant l’attaque, le 9 avril. Bien que restreintes par les conditions météorologiques, elles apportent d’importantes contributions à la conduite de l’engagement, principalement au niveau du commandement et du contrôle. En même temps, les patrouilles aériennes offensives empêchent les Allemands de profiter des mêmes avantages. La bataille de la crête de Vimy constitue un excellent exemple de l’efficacité des opérations interarmées, où les puissances aériennes et terrestres travaillent ensemble à l’atteinte d’un but commun.

 À l’occasion de la célébration de l’anniversaire de la bataille de la crête de Vimy, il incombe à tous les militaires des Forces armées canadiennes, hommes et femmes, de bien retenir la leçon que nous a enseignée cet affrontement.

 

  

 

1 S.F. Wise, Les aviateurs canadiens dans la Première Guerre mondiale, tome premier, Histoire officielle de l'Aviation royale du Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1980, p. 401.

2 H.A. Jones, The War in the Air, Volume 3, Being the Story of the part Played in the Great War by the Royal Air Force, London, Imperial War Museum, s.d., réimpression de l’ouvrage original paru en 1931, p. 322-324.

3 Ibid., p. 334-335.

4 Cité dans Billy Bishop: The Courage of the Early Morning, Markham, Ontario, Thomas Allan Publishers, 2011, 76

5 « The Battle of Arras and ‘Bloody April’ 1917 », consulté en ligne le 2 avril 2015, www.wwiaviation.com/Bloody­_April-1917.html.

 

 

 

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