On se souvient d’un pilote canadien de Banshee à une base navale des États-Unis

Article de nouvelles / Le 1 mars 2018

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Par Joanna Calder

Le 25 février 1958, le lieutenant Barry Troy fait partie d’une escadrille de quatre appareils F2H‑3 Banshee de la Marine royale canadienne (MRC) volant vers le sud, le long de la côte floridienne, après avoir décollé de la station navale américaine Mayport, près de Jacksonville. L’escadrille se dirige vers un endroit au sud de Jacksonville Beach, où elle virera et mettra le cap sur le navire canadien de Sa Majesté (NCSM) Bonaventure, qui se trouve à quelque 64 kilomètres au large.

Un banc de brume apparaît toutefois de façon inopinée devant l’escadrille. Le chef de la formation de chasseurs et les deux pilotes qui le suivent virent à droite, vers l’ouest et la côte, et émergent du banc de brume quelques instants plus tard. Le lieutenant Troy, quant à lui, vire à gauche, vers l’est et l’Atlantique, sans doute parce qu’il n’est pas certain de la position, devant lui, de ses compagnons de formation et qu’il veut éviter la collision dans cette brume opaque. Il vole vite, à basse altitude, probablement à seulement 152 mètres de la surface de l’eau.

On ne le reverra plus jamais.

À l’époque, on ne peut récupérer que quelques objets appartenant au lieutenant Troy dans l’Atlantique, à environ trois kilomètres à l’est de Jacksonville Beach : du papier, le casque et la trousse de toilette du pilote, ainsi que des morceaux de l’appareil. Personne ne sait ce qu’il est advenu de ces objets au terme de la Commission d’enquête sur l’accident et, six décennies plus tard, rien d’autre n’a refait surface.

Mais voilà que l’automne dernier, des ouragans violents balaient la région. Après leur passage, Zachary Johnson, garde de parc de Jacksonville, s’intéresse à des débris qu’il a aperçus près de la laisse des hautes eaux, sur la plage du parc Hanna, à Jacksonville. La présence d’un numéro de nomenclature de l’OTAN sur l’un de ces objets lui permet de déterminer qu’il s’agit de matériel militaire. « J’ai compris que j’avais trouvé quelque chose de spécial quand j’ai vu le nom du lieutenant écrit sur l’un des objets », a-t-il déclaré à un journaliste.

Soixante ans et un jour après la disparition du lieutenant Troy, des représentants de l’Aviation royale canadienne (ARC) se sont vu remettre la garde de ces objets à valeur historique lors d’une courte cérémonie tenue à Mayport, le matin du 26 février 2018. Des représentants de l’ARC, de la MRC et de la United States Navy (USN) ont assisté à cette commémoration, tenue à proximité de la plage, à quelques kilomètres au nord de l’endroit où le lieutenant Troy a disparu.

Pendant la cérémonie, on a remercié M. Johnson et le policier Nolan Kea, du service de police de Jacksonville, qui avait la garde des articles depuis l’automne, de leur détermination à conserver les objets.

Dick Troy et sa femme, Pauline, comptaient parmi les invités d’honneur. M. Troy n’avait que 21 ans au moment de la disparition de son frère aîné, Barry.

La cérémonie a débuté par un survol à basse altitude de deux hélicoptères Sea Hawk de la USN. « Nous sommes ici, ce matin, à cause d’un ouragan », a déclaré le premier maître de 1re classe Bill Houlihan, premier maître du commandement de la station navale Mayport et maître de cérémonie. « Nous sommes ici parce que, s’il arrive à la mer de prendre de choses, il lui arrive aussi d’en rendre. Aujourd’hui, nous pouvons contempler les flots et les remercier de nous avoir donné ce que certaines familles de militaires ne connaissent jamais : la résolution d’un deuil. »

Le contre-amiral Sean Buck, commandant du commandement sud des Forces navales américaines et commandant de la 4e Flotte des États-Unis, a accueilli la délégation canadienne à Mayport.

« Nous allons avoir l’occasion de célébrer l’humanité, le sacrifice et le lien solide et durable qui unit nos deux pays, le Canada et les États-Unis. Nous célébrons l’humanité de personnes autant que de pays. Nous célébrons le sacrifice de personnes autant que de pays […] et nous exprimons notre gratitude aux hommes et aux femmes qui ont choisi de porter l’uniforme de leur pays. »

Le garde de parc Johnson « a obéi à son instinct et à son intuition quand il a trouvé les restes et les objets du lieutenant Troy et de son appareil », a poursuivi le contre‑amiral Buck. « Il sentait bien, dans son cœur comme dans son esprit, que ces objets seraient lourds de sens pour la famille du lieutenant Troy. »

« Nous allons également célébrer la dignité et l’humanité du policier Kea, a-t-il ajouté, qui a fait preuve d’humanité en veillant très activement à la garde des objets jusqu’à ce que leur digne rapatriement soit possible. »

« Je me suis parfois demandé quel bien un ouragan pourrait jamais faire », a-t-il conclu. « Ce matin, j’ai une réponse. Je vois maintenant que les ouragans peuvent avoir du bon, et c’est grâce à eux que nous sommes réunis avec le lieutenant Troy. Nous sommes ensemble ici, aujourd’hui, avec lui, devant ces précieux objets. »

Les objets récupérés comprennent une bonbonne d’oxygène, un parachute, un couvre-parachute et un harnais de parachute, un gilet de sauvetage gonflable et les courroies de cette veste, ainsi que de petits morceaux de l’avion. Le nom du lieutenant Troy est inscrit sur les courroies du gilet de sauvetage. L’état de ces objets donne à croire que la mer les a rejetés à un certain moment après l’accident et qu’ils sont restés sous les dunes pendant des années avant d’être déterrés par les ouragans de 2017.

« Toutes ces années, nous avons porté le deuil », déclare M. Troy, qui vit en Californie. « Nous étions une famille très unie et cette découverte nous confirme ce qui s’est exactement passé. Je suis renversé par ce qu’on a trouvé et par le fait que le nom de Barry soit toujours lisible sur cette courroie soixante ans plus tard… et c’est ce qui nous a amenés jusqu’à ce jour. »

« Quand j’ai touché le parachute et le harnais, sachant que c’est lui qui les avait portés le dernier, j’ai eu le sentiment d’un genre de lien. Ça me donne des frissons, mais c’est quand même un réconfort. »

Le colonel Tom Dunne, attaché de l’aviation à l’ambassade du Canada à Washington, a remercié le garde Johnson et le policier Kea et leur a remis des lettres de remerciement signées par le lieutenant‑général Michael Hood, commandant de l’Aviation royale canadienne, ainsi que d’autres souvenirs.

« Je désire remercier Zachary Johnson des précautions qu’il a prises quand il a récupéré les objets et a empêché qu’ils soient jetés. Perspicace, il a su comprendre que ce paquet d’objets sur la plage n’avait rien d’ordinaire », a dit le colonel Dunne. « Grâce à la puissance d’Internet, il a pu déterminer que ces objets appartenaient au lieutenant Barry Troy. »

« Je souhaite aussi remercier le bureau du shérif de Jacksonville et, surtout, le policier Kea, qui a veillé à l’entreposage et à la conservation appropriés des objets », a-t-il ajouté.

« Zach et Nolan, vous avez tous les deux donné très généreusement de votre temps et vous avez fait en sorte qu’on traite les objets trouvés avec grande dignité. »

À la suite des allocutions officielles, l’aumônier de la base a récité quelques prières, puis un clairon de la USN a joué le dernier appel, suivi d’une minute de silence. Par la suite, au moyen d’un geste bref, mais touchant, un marin américain a remis à M. Troy un drapeau canadien plié, celui même qui avait flotté à l’ambassade du Canada à Washington la veille, le jour du 60e anniversaire de la mort du lieutenant Troy.

Au terme des événements de la matinée, le policier Kea a remis les objets, qu’il avait conservés dans le dépôt des pièces à conviction de la police de Jacksonville, à M. Richard Mayne, historien principal de l’ARC. Christine Hines, conservatrice du Musée de l’aviation de Shearwater, en Nouvelle‑Écosse, où les objets seront conservés en permanence, les a soigneusement préparés à leur transport au Canada.

Au moment de la mort du lieutenant Troy, l’aéronavale relevait de la MRC. De nos jours, tous les moyens et missions d’aviation des Forces armées canadiennes relèvent de l’ARC. Tant la Force aérienne que la Force maritime, par conséquent, considèrent le lieutenant Troy comme « un des leurs ». Quand les objets seront finalement confiés au Musée de l’aviation de Shearwater, ils retourneront à la base d’appartenance du lieutenant Troy, qui est maintenant une escadre de l’ARC.

Le lieutenant William Thomas Barry Troy de la Marine royale du Canada

Barry Troy, fils de J. Thomas et Lilian M. Troy, est né le 6 décembre 1928 à Chatham, au Nouveau‑Brunswick.

Il a fréquenté l’Université Saint‑François‑Xavier, à Antigonish, en Nouvelle‑Écosse où, en 1947, il s’est inscrit à un programme universitaire d’instruction militaire. Après l’obtention de son diplôme, en 1951, il s’est joint à la MRC, d’abord à titre d’officier de pont. « Et puis il a voulu être pilote », rappelle M. Troy. En 1958, il faisait partie de l’escadron VF-871 (871e Escadron) de la MRC, unité basée à Shearwater et équipée de chasseurs à réaction McDonnell F2H-3 Banshee.

En 1952, la Marine royale canadienne attribue à ses escadrons des sigles désignatifs de la United States Navy; selon cette classification, le « V » signifie un escadron aérien, le « S » un escadron anti-sous-marin et le « F », un escadron de chasseurs. Un escadron de type « VF » constitue donc simplement un escadron d’avions de chasse.

« Mes parents l’ont pleuré pendant des années », regrette M. Troy. « Je pense qu’ils seraient très honorés de ce qui s’est passé ici aujourd’hui. »

« Barry était plus grand que nature; c’était un type impressionnant. Tout le monde l’aimait; c’était un homme en qui on pouvait avoir confiance et le genre de personne qui n’abandonne jamais. » Sous sa photographie dans l’annuaire de Saint‑François‑Xavier, précise M. Troy, on peut lire : « Le type le plus formidable de StFX ».

L’écrasement

Au début de 1958, le navire canadien de Sa Majesté Bonaventure, surnommé « Bonnie », un porte-avions canadien mis en service quelque 13 mois plus tôt, se trouve aux alentours de Mayport, en Floride. Il transporte des avions Grumman S-2F Tracker et des hélicoptères Sikorsky HO4S faisant partie d’escadrons de lutte anti-sous-marine (LASM) basés à Shearwater et affectés à la LASM.

Des Banshee de l’escadron VF-871 décollent de Shearwater à la mi-février en direction de Mayport et du Bonaventure. Là-bas, l’escadron VF-871 se substitue aux escadrons de LASM et les pilotes de Banshee s’exercent aux manœuvres liées aux porte-avions. Le VF-871 est affecté au Bonnie, mais peut aussi atterrir à Mayport. Plus tard, l’escadron s’envolera pour Charleston, en Caroline du Sud, pour rallier le Bonaventure et se préparer à Maple Royal, un exercice canadien réunissant 12 navires dans la région des Bermudes.

Vers 11 h, mardi, le 25 février, une escadrille de quatre Banshee dirigée par le capitaine de corvette J.J. Harvie quitte Mayport pour retourner au Bonnie. Le temps était brumeux plus tôt dans la journée, mais le message d’observation météorologique de Mayport indique que la brume s’est dissipée et que le vol peut avoir lieu. Le plan consiste à voler vers le sud le long de la côte jusqu’à un endroit situé au sud de Jacksonville Beach, où les quatre appareils se mettront en formation et entameront un circuit à gauche (c'est-à-dire qu'ils tourneront d’abord vers l’est au-dessus de l’océan) et ensuite poursuivront leur route jusqu’au navire.

Le Banshee no 2 se place en formation avec l’avion de tête et le no 3 les rejoint. À ce moment, le capitaine de corvette Harvie, comme il l’a expliqué à la commission d’enquête réunie le 8 mars 1958, s’approche [de Jacksonville Beach] et aperçoit un banc de brume devant lui. Le bureau météorologique n’est pas au courant de l’existence du banc de brume, qui surprend le pilote de tête. « Au moment où je l’ai vu, il était trop tard pour changer de cap au point où en était la formation, alors j’ai dit au no 3 de virer à droite et de prendre [un cap] de 270 (remarque du rédacteur en chef : autrement dit, vers la terre, à droite). J’ai regardé vers l’arrière pour voir où était le no 4 (le lieutenant Troy), mais je ne l’ai pas vu. »

« Selon toute apparence, [le lieutenant] Troy me suivait pour se joindre à la formation. Quand je suis entré dans le banc de brume, il a viré à gauche [vers l’océan], dans le banc de brume, mais n’en est pas ressorti. »

D’après ce témoignage et d’autres, et en l’absence de témoins oculaires, la commission d’enquête conclut que le lieutenant Troy a probablement viré à gauche pour s’assurer d’éviter les trois autres Banshee qui tournaient à droite devant lui. « La commission estime que la séquence suivante est la plus probable : quand le chef de formation a disparu dans le banc de brume, [le lieutenant] Troy ne s’était pas encore joint à la formation, mais il pouvait avoir été en train de s’en approcher rapidement. Quand [le lieutenant] Troy a pénétré dans le nuage, il a probablement viré à gauche pour éviter la formation, qui était devant lui et dont il savait, d’après les transmissions du chef de formation, qu’elle virait à droite. [Il] s’est trouvé désorienté en vol aux instruments et s’est abîmé en mer. »

La commission conclut aussi que « le vol a fait l’objet d’une planification, d’une séance d’information et d’une autorisation appropriées à la lumière des conditions météorologiques existantes et prévues ».

Dans ses conclusions, la commission a absous le lieutenant Troy de toute faute, estimant « qu’[il] n’avait pas à porter le blâme de l’accident, qu’on avait suivi tous les ordres de vol et d’entretien des appareils [...] et que l’état de l’avion convenait au vol prévu ».

« La désorientation en vol aux instruments serait à l’origine de l’accident, à la suite d’une entrée inattendue dans un nuage à basse altitude », a conclu la commission.

La récupération des objets

Le policier Kea a décrit ce qui s’est produit après la découverte des objets par le garde de parc Johnson.

« Zach m’a appelé […] pour me dire qu’il avait en sa possession des objets qu’il avait découverts sur la plage. Il voulait que j’y jette un coup d’œil parce qu’il pouvait s’agir d’objets militaires anciens. Le lendemain, il me les a montrés. Il avait déjà fait quelques recherches et trouvé le nom du lieutenant Troy; il avait même localisé un membre survivant de sa famille. »

« J’ai poussé les recherches un peu plus loin », a poursuivi le policier Kea, « et j’ai découvert les mêmes choses que Zach, c'est-à-dire qu’il s’agissait bien d’objets liés à un accident d’aviation militaire. J’ai communiqué avec le bureau du Naval Criminal Investigative Service de Mayport et j’ai demandé à parler à l’ambassade du Canada à Washington. Quand le personnel de l’ambassade m’a appris que les objets semblaient en effet appartenir à un pilote canadien disparu, j’ai tout rassemblé et je me suis assuré d’entreposer tous les objets dans une pièce climatisée où rien ne leur arriverait. »

« Je repense à tout ce que nous avons trouvé : il n’y avait qu’un morceau de harnais qui portait son nom, sans quoi nous n’aurions jamais su à qui attribuer ces objets », a-t-il ajouté. « Ma priorité consistait à les rendre aux bonnes personnes et ainsi permettre à la famille de les voir et de les toucher; c’est tout ce qui m’importait vraiment. »

« C’est bien de permettre à une famille de refermer, en quelque sorte, une blessure. Dans mon domaine, on n’a pas souvent la chance de le faire. »

Tourner la page

Le nom du lieutenant Troy figure sur un monument commémoratif, dans le parc Point Pleasant d’Halifax, en Nouvelle‑Écosse, dédié aux hommes et aux femmes qui ont perdu la vie dans le cadre de leur service dans la Marine canadienne en temps de paix. M. Troy et certains de ses frères et sœurs sont allés voir, il y a plusieurs années, le monument, dont font partie l’ancre et le câble du NCSM Bonaventure.

Le nom du lieutenant Troy et les mots « disparu en mer » sont gravés sur la pierre tombale de ses parents, mais, bien que des funérailles aient eu lieu à l’époque de sa mort, il n’y avait pas de restes à inhumer. M. Troy s’est vu remettre, pendant la cérémonie de Mayport, un morceau du Banshee du lieutenant Troy, que lui-même, ses frères et ses sœurs envisagent d'enterrer au lieu de sépulture de leurs parents.

« C’était notre héros, notre grand frère. Nous l’avions perdu et maintenant, d’une certaine manière, nous le retrouvons. C’est une fin en quelque sorte, une conclusion à un chapitre entamé il y a soixante ans », a conclu M. Troy.

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