Les Canadiens et le légendaire raid des Briseurs de barrages

Article de nouvelles / Le 16 mai 2018

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Par le capitaine Steven Dieter

L’année 2018 marque le 75e anniversaire de l’opération Chastise, le légendaire raid des Briseurs de barrages, qui a eu lieu pendant la nuit du 16 au 17 mai 1943.

Il y a soixante-quinze ans, 19 bombardiers Avro Lancaster et leurs équipages constitués d’aviateurs britanniques, canadiens, australiens et néo-zélandais décollaient d’Angleterre pour mener une audacieuse mission de bombardement nocturne baptisée « opération Chastise ». La mission visait à endommager des barrages afin de nuire à l’approvisionnement en eau et à la production industrielle allemande, de même qu’à détourner des ressources d’autres pans de l’effort de guerre allemand.

La situation

Les actions posées entourant la mission allaient mettre à l’épreuve les nouveaux paramètres de réussite fixés par le Bomber Command, l’invention d’un homme et les compétences d’un escadron d’aviateurs chevronnés triés sur le volet. Les efforts combinés de tous les participants ont débouché sur l’une des attaques aériennes alliées les plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale.

On avait accordé à sir Arthur Harris, commandant du Bomber Command, la latitude nécessaire pour accroître la portée des attaques menées à l’aide de bombardiers, mais, surtout, pour voir à ce que les bombes atteignent leurs cibles, ce qui avait posé problème au cours des premières années de la guerre.

La nouvelle stratégie de M. Harris passerait par des attaques menées aux côtés de bombardiers des États-Unis contre des cibles industrielles allemandes, dont des raffineries de pétrole, des chantiers navals où l’on construisait des sous-marins allemands, ainsi que des usines produisant des avions et d’autres types de véhicules. « La vallée de la Ruhr restait un objectif de premier plan, car c’était le cœur industriel de toute l’Allemagne, raison pour laquelle on avait choisi cette région comme cible des attaques visant à briser le moral de l’ennemi » [traduction], remarque M. Harris dans ses mémoires d’après‑guerre, « Bomber Offensive ».

On avait déterminé que l’inondation de la vallée était une option potentielle. Mais comment y parvenir? Les barrages de la vallée de la Ruhr étaient très solides. Par exemple, à la base du barrage sur la Möhne, l’épaisseur du béton atteignait 33 mètres. La réponse a pris la forme d’une arme innovatrice, mais complexe.

Barnes Wallis, scientifique employé de Vickers-Armstrong, avait énoncé le concept d’une bombe qui, si on la larguait en lui imprimant un mouvement de rotation, produirait un effet physique en entrant en contact contre le barrage à un point situé sous la surface de l’eau, entraînant ainsi la rupture du barrage. L’astuce consistait à trouver la bonne altitude et la bonne vitesse afin de larguer cette bombe spéciale de sorte qu’elle produise un effet optimal. De plus, on avait dû modifier les Lancaster afin qu’ils puissent transporter la bombe plutôt lourde. Malheureusement, pour ce faire, on avait retiré une bonne partie du blindage censé protéger l’aéronef et son contenu des tirs ennemis!

Par contre, fort heureusement, il s’est révélé assez facile de trouver les équipages qui feraient voler ces Lancaster. Pour ce faire, le maréchal en chef de l’air Harris a confié la constitution de l’escadron (le 617e Escadron de la Royal Air Force) au lieutenant-colonel d’aviation Guy Gibson, ancien combattant ayant deux périodes de service à son actif et à qui on avait déjà décerné l’Ordre du service distingué avec barrette ainsi que la Croix du Service distingué dans l’Aviation avec barrette. 

Les préparatifs

Vingt-et-un équipages se sont regroupés à Scampton, en Angleterre, pour se préparer à la mission. Compte tenu de l’expérience individuelle des aviateurs et collective des équipages, ceux-ci ont suivi un entraînement spécialisé et axé sur la mission qu’il leur faudrait accomplir. On a mis l’accent sur le vol à basse altitude à des vitesses précises, une tâche qui était déjà difficile à accomplir au-dessus de la paisible campagne anglaise, mais que les équipages devraient réussir au-dessus du territoire ennemi, fort probablement sous le feu de l’artillerie antiaérienne et d’avions ennemis!

L'information parvenait aux membres d’équipage au compte-gouttes afin d’assurer le secret absolu de la mission. Par contre, la conjecture allait bon train. On supposait que les cibles seraient des cuirassés comme le Scharnhorst ou le Gneisenau, voire le puissant cuirassé Tirpitz. Très rares sont ceux qui ont supposé que les cibles seraient les barrages de la vallée industrielle de la Ruhr. 

Au moment du lancement de la mission, en mai 1943, 19 équipages étaient prêts à participer aux raids. L’équipage de chaque Avro Lancaster comptait sept personnes : un pilote, un navigateur, un mécanicien de bord, un mitrailleur avant et arrière, un bombardier et un radiotélégraphiste. Des 133 membres d’équipage qui ont volé le 16 mai, 30 faisaient partie de l’Aviation royale du Canada.

L’attaque

Les Lancaster ont décollé en trois vagues : une première de neuf avions, une seconde de cinq avions et une troisième de cinq avions en réserve. La première vague, commandée par le lieutenant-colonel d’aviation Gibson, attaquerait les barrages sur la Möhne et l’Eder. La seconde vague, relevant du capitaine d’aviation Joseph Charles McCarthy, de l’ARC, a mis le cap sur le barrage de la Sorpe. Le dernier groupe de cinq avions, le groupe de réserve, devait aussi se diriger vers le barrage de la Sorpe ou, si ce dernier était détruit, voler vers les barrages de l’Ennepe ou de la Bever.

À tout le moins, c’était le plan. Toutefois, le destin allait en décider autrement. Le capitaine d’aviation McCarthy a dû faire remplacer son avion, car le sien éprouvait des problèmes mécaniques et il n’arrivait pas à suivre les autres avions de son groupe. Deux avions ont dû abandonner la mission dès sa première étape. En fin de compte, seuls 17 avions sont arrivés à la vallée de la Ruhr, en suivant trois plans de vol distincts. On avait décidé de procéder de cette manière pour éviter que la Luftwaffe ne repère l’ensemble de l’escadron et pour faire en sorte qu’au moins quelques-uns des bombardiers arrivent dans la région ciblée.

Une fois arrivé à l’objectif, l’avion du lieutenant-colonel d’aviation Gibson, désigné par la lettre G (George), a plongé le premier et s’est redressé à 20 mètres au-dessus de la surface de la Möhne à une vitesse de 384 kilomètres à l’heure. Sa bombe a explosé, mais elle n’a pas fissuré le barrage. Les quatre avions suivants ont imité le premier tandis que le lieutenant-colonel d’aviation Gibson volait au-dessus d’eux afin d’attirer le feu des défenses antiaériennes. La bombe larguée par le cinquième Lancaster a finalement produit le résultat attendu : le barrage s’est rompu et l'eau a inondé la vallée en contrebas. Avec les trois avions restants de son escadrille, le lieutenant‑colonel d’aviation Gibson s’est dirigé vers le barrage sur l’Eder et, grâce à la même méthode, il a obtenu un résultat similaire.

Les barrages sur la Möhne et l’Eder ont cédé, inondant les secteurs environnants. On estime à 1 600 le nombre de civils qui ont perdu la vie dans les inondations. Les bombardiers ont également endommagé les barrages de la Sorpe et de l’Ennepe, mais pas suffisamment pour qu’ils se rompent. Les Allemands ont dépêché des ressources dans la région pour contribuer au nettoyage et à la remise en état des services.

Aux yeux du Bomber Command, la mission a constitué un succès même si le taux de pertes a atteint 40 pour cent. Cinq avions se sont écrasés ou ont été abattus pendant le trajet vers la vallée. Deux ont été détruits pendant qu’ils attaquaient les barrages et un autre a été abattu pendant le vol de retour. Au total, le raid a entraîné la perte de huit avions et de 56 membres d’équipage.

Si on fait abstraction des pertes, les bombes conçues par Barnes Wallis ont prouvé leur efficacité et les hommes du 617e Escadron leurs compétences. On a souligné le leadership et les capacités du lieutenant-colonel d’aviation Gibson en lui décernant la Croix de Victoria. Parmi les 33 autres aviateurs qui ont reçu une décoration en raison de leur participation au raid, sept faisaient partie de l’Aviation royale du Canada.

Les Canadiens

Les sous‑lieutenants d’aviation George Deering et Harlo Taerum étaient respectivement mitrailleur avant et navigateur à bord du Lancaster « George » du lieutenant‑colonel d’aviation Guy Gibson, qui a dirigé l’attaque. Ces deux hommes ont reçu la Croix du service distingué dans l’aviation. Le capitaine d’aviation Joseph Charles McCarthy, pilote de l’avion « Tommy », a reçu l’Ordre du service distingué. Le lieutenant d’aviation Daniel Walker, navigateur de l’avion « Orange », a reçu la barrette pour sa Croix du service distingué dans l’aviation, alors que le sergent Stefan Oancia, bombardier à bord de ce même avion, a reçu la Médaille du service distingué dans l’aviation. Le sergent de section Donald MacLean, navigateur de l’avion « Tommy », a également reçu la Médaille du service distingué dans l’aviation. Le sergent de section Kenneth Brown, pilote de l’avion « Freddy », a reçu la Médaille pour actes insignes de bravoure (Aviation).

Le lieutenant d’aviation Walker et le sous‑lieutenant d’aviation Deering ont perdu la vie tout juste quatre mois plus tard pendant une mission de bombardement du canal Dortmund‑Ems. Les cinq autres Canadiens décorés ont survécu à la guerre.

L’effet de l’attaque

Les raids des Briseurs de barrages de mai 1943 ont produit un énorme effet sur le moral, tant au pays qu’en Allemagne. Plus tôt, pendant le printemps, Albert Speer avait déclaré que « si les bombardements devaient se poursuivre, non seulement les villes seraient détruites, mais le moral du peuple s’effriterait irrémédiablement ». [traduction]

Le lieutenant‑colonel d’aviation et les hommes du 617e Escadron ont montré à la Grande‑Bretagne et à tout l’Empire britannique ce qu’on pouvait accomplir lors d’un raid nocturne audacieux et, ainsi, ils ont été une lueur d’espoir pendant une période sombre et éprouvante de la Seconde Guerre mondiale. Comme le lieutenant‑colonel (retraité) David Bashow l’indique dans son ouvrage sur l’histoire des Canadiens du Bomber Command, « No Prouder Place », « l’audace et le caractère innovateur de ces raids ont fait naître chez beaucoup de gens un espoir en l’avenir et une détermination renouvelée. » [traduction]

Le capitaine Dieter est officier des affaires publiques dans l’organisation du sous‑ministre adjoint (Affaires publiques), à Ottawa. Il est historien associé de la Force aérienne au Bureau de l’histoire et du patrimoine de la Force aérienne en plus d’être historien de la Branche des affaires publiques. Il est également ambassadeur spécial de la Maison d’enfance de Billy Bishop (Musée Billy Bishop), qui se trouve à Owen Sound, en Ontario.

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