Le règlement? Quel règlement?

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Article de nouvelles / Le 2 février 2018

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Par le Major Mathias Joost

Février est le Mois de l’histoire des Noirs.

À la fin de 1938 et au début de 1939, l’Aviation royale du Canada (ARC), qui venait de se séparer de l’Armée canadienne, a reçu du Cabinet fédéral, en vertu de décrets, l’autorisation de n’accueillir dans ses rangs que des personnes d’ascendance européenne ou, en d’autres mots, des Blancs.

Cependant, le règlement de l’ARC présentait une faille. En effet, tous les officiers de la force permanente (l’actuelle Force régulière) et de la force non permanente devaient être blancs, mais seuls les aviateurs de la force permanente ont été assujettis à cette restriction. Les motifs de cette incohérence restent inconnus.

Lors du recrutement intensif qui a commencé au début de la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants se sont vite rendu compte qu’il fallait créer un nouvel élément qui n’allait être en service que pendant les hostilités. Au moment de sa mise sur pied, en décembre 1939, la Réserve spéciale n’envisageait d’enrôler, elle aussi, que des Blancs.

Au Canada, les hommes qui souhaitaient se joindre à l’ARC le faisaient dans un centre de recrutement de l’ARC, où l’on vérifiait leurs aptitudes, où ils subissaient des tests et où l’on veillait au respect des règlements. Leonard Braithwaite, qui s’est enrôlé en 1943 et est devenu plus tard avocat en Ontario, puis député provincial, dit s’être rendu plusieurs fois au centre de recrutement de Toronto et avoir essuyé un refus chaque fois. Allen Bundy, devenu pilote dans le 404e Escadron, a dû lui aussi tourner les talons à maintes reprises.

Ce n’est qu’en octobre 1941 que les Noirs et les Asiatiques ont pu s’enrôler dans la catégorie professionnelle du « service général », où ne figurait aucun des groupes professionnels dont le travail portait sur les aéronefs et, à plus forte raison, aucun des groupes professionnels très convoités composant les équipages aériens. En mars 1942, le gouvernement a approuvé l’annulation de l’interdit fondé sur la couleur, neuf mois après la recommandation en ce sens de l’ARC.

Pourtant, pendant la période d’interdit, des Canadiens noirs se sont enrôlés. Le centre de recrutement de l’ARC de Vancouver, en Colombie-Britannique, demandait par lettre, en novembre 1940, des précisions sur cette politique, car des non-Blancs étaient vus en uniforme de l’ARC dans la région de Vancouver. De fait, au moment de l’annulation de l’interdit, il y avait déjà au moins treize aviateurs et officiers noirs dans l’ARC (soit environ un cinquième des Canadiens noirs connus qui ont servi dans l’ARC). On peut expliquer certains de ces cas.

Gerry Bell s’est engagé dans la Force non permanente avant l’approbation des décrets. Adolphus et Clyde Carty, pour leur part, se sont enrôlés dans l’escadron de la force non permanente à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. Quant à Sammy Estwick, il a pu s’engager grâce à l’aide de son député fédéral, tandis que James Post doit probablement en partie son enrôlement à la Médaille de conduite distinguée qu’il avait reçue dans le cadre de son service dans l’Armée canadienne pendant la Première Guerre mondiale.

Comment, toutefois, expliquer l’enrôlement d’Eric Watts en mai 1939, d’Henry Langdon en novembre 1939, de Reginald de la Rosa en août 1941 (ces deux derniers à titre de mécaniciens de moteurs d’aéronef), ou d'autres Noirs qui ont servi dans l’ARC, dont un seul dans le service général?

L’enrôlement de ces hommes peut s’expliquer simplement par le fait que l’ARC était un microcosme de la société dont elle tirait son effectif. Le Canada, pendant la période qui a immédiatement précédé la Seconde Guerre mondiale, était divisé sur la question du traitement réservé aux membres des minorités visibles. Bon nombre de Canadiens les considéraient comme leurs égaux, mais d’autres ne voyaient pas les choses du même œil. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que certains recruteurs de l’ARC n’aient pas tenu compte du règlement, pour le plus grand bien des Canadiens noirs.

En l’absence de toute documentation émanant des agents de recrutement, on peut supposer que, pour ces personnes, la politique n’était qu’accessoire, ou digne d’oubli, compte tenu de leur mission de trouver le personnel le plus compétent. Ou encore, ils ont choisi d’y déroger parce qu'ils n'y adhéraient pas. La possibilité que certains agents de recrutement aient été indifférents à la couleur est indirectement appuyée par le fait que, après l’élimination des politiques racistes en matière d’enrôlement, quelques agents de recrutement ont enfreint le règlement et continué d’interdire l’enrôlement des Canadiens noirs.

Qu’ils se soient opposés à la discrimination raciale ou efforcés d’enrôler les meilleurs candidats dans l’ARC, il ne peut subsister aucun doute quant au fait que des agents de recrutement de l’ARC aient fait abstraction du règlement qui interdisait l’enrôlement des Noirs et des Asiatiques. Les aviateurs noirs qui se sont enrôlés ont poursuivi leur service avec honneur dans l’ARC pendant la guerre et, dans certains cas, après la guerre.

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