Le dimanche de la bataille d’Angleterre

Article de nouvelles / Le 15 septembre 2017

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Par Chris Charland

« Il n’est pas de foyer dans notre île, ni dans notre empire, ni même dans le monde entier, si ce n’est chez les coupables, qui ne soit plein de reconnaissance envers ces vaillants aviateurs britanniques qui, sans se laisser intimider par le nombre, affrontant sans cesse l’adversité et la mort, font basculer le sort du monde par leur dévouement.

Jamais, dans l’histoire de la guerre,
tant de gens ont-ils dû autant à si peu de personnes. »

 —Sir Winston Churchill, premier ministre britannique

Le 15 septembre 1940 constitue sans aucun doute un moment décisif de la bataille d’Angleterre. Ce jour-là, la Luftwaffe perd 56 aéronefs au sud de l’Angleterre. Cette défaite sert à convaincre Adolph Hitler que la force aérienne allemande n’est pas en mesure d’obtenir la supériorité aérienne au-dessus de la Manche. La maîtrise des eaux qui séparent l’Angleterre de la France se révèle essentielle à l’invasion de l’Angleterre proposée par Hitler, qu’on appelle Unternehmen Seelöwe (opération Lion de mer). Toutefois, les Britanniques font fi du dictateur et s'emploient à mettre des bâtons dans les roues de la machine de guerre allemande.

Nous célébrons maintenant le dimanche de la bataille d’Angleterre par un défilé commémorant le courage de ceux qui se sont envolés pour affronter les obstacles apparemment insurmontables que posait la Luftwaffe, de même que pour rendre hommage à ceux qui ont trouvé la mort dans le ciel d’Angleterre et qui ne sont jamais revenus au pays.

Les Canadiens se joignent à la Royal Air Force

Le 242e Escadron, unité « entièrement canadienne » de la Royal Air Force (RAF), joue d'abord le rôle d'unité de reconnaissance côtière au cours de la Première Guerre mondiale. Remis sur pied le 30 octobre 1939, à la station Church Fenton de la RAF, dans le Yorkshire, il se compose d’aviateurs canadiens qui faisaient partie de la RAF avant la Seconde Guerre mondiale.

L’instruction élémentaire commence en novembre au moyen de trois Miles Magister du 53e Escadron et du 66e Escadron, un seul North American Harvard Mk 1, prêté par le 609e Escadron, ainsi qu’un Fairey Battle Mk 1 du 235e Escadron. En décembre 1939, les militaires s'entraînent à l’aide de sept bimoteurs Bristol Blenheim Mk 1F et de trois monomoteurs Fairey Battle Mk 1 supplémentaires.

Le 242e Escadron reçoit le Hawker Hurricane Mk 1 en mars 1940. Le 23 mars 1940, sous le commandement du commandant d’aviation Fowler Morgan Gobeil, d’Ottawa, le 242e Escadron (canadien) obtient la permission d’effectuer des sorties de jour. La première sortie opérationnelle de l’unité a eu lieu le 25 mars, lorsque l’Escadrille A, composée de sept Hurricane, effectue une patrouille de convoi. L’unité reçoit l’autorisation de mener des opérations de nuit le 11 mai 1940.

Une première perte

Le capitaine d’aviation John Lewis Sullivan, de Smiths Falls, en Ontario, est le premier militaire canadien du 242e Escadron à mourir au combat. Le 14 mai 1940, son Hurricane Mk 1, no P2621, est abattu par un Henschel 123 de la Luftwaffe près de Corroy-le-Château, pendant que Sullivan assure une protection aérienne durant l’évacuation des plages de Dunkerque, en France.

Dix pilotes de l’Escadrille A se sont rendus en France le 16 mai 1940. Ils y effectuent des vols dans le 607e Escadron (comté de Durham) et le 615e Escadron (comté de Surrey).

Au total, pendant leur mission en France, les Canadiens réussissent à abattre six aéronefs ennemis. En plus de la mort du capitaine d’aviation Sullivan, le lieutenant d’aviation Lorne Edward Chambers, de Vernon, en Colombie-Britannique, est fait prisonnier de guerre, et les sous-lieutenants d’aviation Marvin Kitchener Brown, de Kincardine, en Ontario, et Russell Henry Wiens, de Jansen, en Saskatchewan, subissent des blessures.

Une première pour l’ARC

Le 242e Escadron se présente à la station Biggin Hill de la RAF, dans le comté de Kent, le 21 mai 1940. Le jour suivant, huit Hurricane de l’unité abattent trois avions de coopération d’armée Hs 126B-1 près d’Arras, en France. Cette victoire permet de rehausser le moral des troupes, car jusqu’à ce moment, l’escadron a essuyé la perte de plusieurs de ses membres au combat sans pouvoir les venger. L’honneur de la première victoire par un militaire de l’ARC revient au commandant d’aviation Gobeil, commandant du 242e Escadron, qui détruit un bimoteur Messerschmitt Bf 110C « Zerstörer » le 25 mai.

Des aventures en France

À la suite de bon nombre de patrouilles, de rencontres et d’incidents, l’ensemble du 242e Escadron se rend de nouveau en France. L’escadron arrive à Le Mans le 8 juin 1940, en compagnie du 17e Escadron de chasse de la RAF.

Dans le feu de l’action, les militaires de l’escadron se retrouvent à deux pas des premiers appareils allemands. La situation est toutefois désespérée : les Allemands écrasent les forces britanniques et françaises. Le 242e Escadron mène un combat d’arrière-garde afin de permettre aux forces britanniques de se replier, ce qui se solde bientôt par l’évacuation globale des plages de Dunkerque.

En France, les militaires de l’escadron se rendent de Châteaudun à Ancenis, puis à Nantes. Ayant peu d’espoir de sauver la France, les Canadiens continuent tout de même à effectuer des vols face à l’adversité. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il s’agit d’une cause perdue.

Le 18 juin 1939, les derniers pilotes retrouvent une Angleterre qui se remet du choc embarrassant de la perte de tant de militaires et d’équipement. Le reste des membres de l’escadron se regroupe à la station Coltishall de la RAF, à Norfolk. Ce n’est que le 9 juillet 1940 que le 242e Escadron devient de nouveau opérationnel.

Le héros aux jambes de bois

Douglas Bader
Douglas Bader est un personnage coloré de la Royal Air Force. Il obtient sa commission d’officier de la RAF en 1930, mais 18 mois plus tard, son appareil abattu, Bader perd ses deux jambes. Il est donc libéré. Au début de la Seconde Guerre mondiale, Bader se joint à la RAF après avoir prouvé qu’il peut effectuer des vols efficacement. Toutefois, en 1941, son appareil est abattu et il passe le reste de la guerre en tant que prisonnier.

Deux jours plus tard, le commandant d’aviation Douglas Bader, le légendaire pilote amputé, nouveau commandant du 242e Escadron, abat deux Dornier 17Z-2s de la Luftwaffe.

L’escadron doit déménager de nouveau et mener ses opérations à partir de l’aérodrome de la station Duxford de la RAF, dans le comté de Cambridgeshire. Dans l’Escadre Duxford, les aviateurs canadiens ont de nombreuses occasions de défier les Allemands au nord-est de Londres. Au cours de ses missions dans cette unité, le 242e Escadron obtient 11 victoires le 5 septembre. Il remporte également plusieurs succès durant bon nombre de ses plus importants combats contre les aéronefs intrusifs de la Luftwaffe.

Des changements

Les combats deviennent de plus en plus sporadiques jusqu’au moment où, en octobre, l’escadron mène un combat de nuit infructueux.

À la fin de 1940, le 242e Escadron a perdu une grande partie de son identité canadienne unique. Un afflux de pilotes polonais et tchèques qui ont réussi à s’échapper de leur pays occupé par les Allemands, de même que des Britanniques, des Australiens et des militaires des forces françaises libres, réduit la proportion de Canadiens à environ 50 p. 100. Au milieu de l’année suivante, l’escadron prend manifestement une couleur internationale.  

Le prélude à la guerre

Le 1er Escadron de chasse, basé à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse, seul et unique escadron de chasse normal, est une unité permanente qui, en temps de paix, vole à bord de Northrop Delta Mk 2 et de Hawker Hurricane Mk 1 avant d’être affectée au service à l’étranger, le 22 mai 1940. On décide d’envoyer un escadron de chasse de l’ARC en Angleterre, en plus d’unités aériennes de coopération avec l’Armée de terre, à l’appui de la 1re Division canadienne. L’escadron doit se rendre à l’étranger dès sa fusion avec le 115e Escadron de chasse (auxiliaire) de Montréal.

Le 115e Escadron, mobilisé au début de la guerre, possède six aéronefs qu’on pourrait difficilement considérer comme des avions de chasse : trois North American Harvard Mk 1 et trois Fairey Battle. Un certain nombre de militaires provenant d’unités de la Nouvelle-Écosse, soit des 8e, 10e et 11e Escadrons de bombardiers de reconnaissance, grossissent les rangs du 1er Escadron afin que l’effectif de ce dernier soit complet.

Les militaires de l’escadron quittent Halifax le 8 juin 1940 à bord des SS Duchess of Atholl et Duchess of Bedford. Le 20 juin, ils débarquent à Liverpool, en Angleterre, et se rendent à la station Middle Wallop de la RAF, dans le comté du Hampshire. Les hostilités en France sont terminées, mais la bataille d’Angleterre va bientôt s’amorcer.

L’escadron emporte ses Hawker Hurricane, mais les hélices à deux pales en bois à pas fixes Watts des aéronefs ne correspondent pas aux caractéristiques définies par la RAF. Les appareils sont donc échangés avec la RAF pour obtenir des cellules plus modernes. Pendant que la bataille d’Angleterre fait rage, l’escadron suit un entraînement intensif.

Le 1er Escadron de chasse de l’ARC déménage à Croydon, dans le Surrey, le 4 juillet 1940. Durant cette période, l’unité n’obtient pas encore l’autorisation de participer aux opérations, ce qui va bientôt changer. Le 17 août 1940, l’escadron se rend dans le secteur de Northolt et reçoit l’autorisation de mener des opérations. Dirigé par le commandant d’aviation Ernie McNab, de Rosthern, en Saskatchewan, il se prépare à participer à la guerre.

Des vols concrets

Quelques jours avant que le 1er Escadron n’obtienne l’autorisation d’effectuer des opérations, le commandant d’aviation McNab est affecté au 111e Escadron (de chasse) de la RAF à la station Northolt, dans le comté de Middlesex, pour acquérir de l’expérience opérationnelle. Dans cette unité, il remporte la première victoire de l’ARC durant la bataille d’Angleterre, en abattant un Dornier 17 Z-2 du 6e Escadron du Kampfgeschwader 3 « Blitz‑Geschwader » de la Luftwaffe.

Durant sa deuxième patrouille, le 26 août, affecté temporairement à la station North Weald de la RAF, dans le comté d’Essex, au nord-est de Londres, l’escadron croise le fer avec une formation de 25 à 30 Dornier 17 Z-2 et Z-3. L’escadron détruit trois aéronefs ennemis et en endommage trois autres. Toutefois, pendant le combat, le lieutenant d’aviation Robert Lesley Edwards, de Cobourg, en Ontario, perd la vie et le lieutenant d’aviation Jean-Paul Joseph Desloges, d’Ottawa, et le commandant doivent poser leur appareil endommagé. Les dommages causés aux deux Hurricane se révélant trop grands, on retire les deux avions du service.

Le grand jour

Nombreux et souvent féroces, les combats entraînent l’inévitable perte d’hommes et d’appareils. Le 1er Escadron participe activement aux opérations du 15 septembre, dont on a déjà dit qu’il s’agit du moment décisif de la bataille.

Le lieutenant d’aviation Ross Smither, de London, en Ontario, est tué au combat à bord d’un Hurricane Mk 1, le no P3876, au-dessus de Turnbridge. L’aéronef est abattu par un Me 109 de la Luftwaffe.

La Luftwaffe abat également l’aéronef piloté par le lieutenant d’aviation Arthur Deane Nesbitt, de Westmount, au Québec. Malgré une blessure à la tête, l’aviateur réussit à s’éjecter. Plus tôt ce jour-là, à bord d’un Hurricane Mk 1, le no P3080, le lieutenant d’aviation Nesbitt abat un Me 109 de la Luftwaffe.

Le lieutenant d’aviation Arthur Yuille, de Montréal, au Québec, subit des blessures à l’épaule, mais il réussit néanmoins à rentrer à bord de son Hurricane après un échange de tirs avec un bombardier Heinkel 111 au-dessus de Turnbridge.

Cette journée-là, le 1er Escadron de chasse de l’ARC détruit un Heinkel 111, victoire qu’il partage avec un autre pilote, probablement deux, endommage deux aéronefs et détruit probablement un Me 109.

Le 21 septembre 1940, le 303e Escadron de chasse polonais (« Kościuszko ») de la RAF, de même que le 229e Escadron de chasse et le 1er Escadron de l’ARC, tous les trois basés à la station Northolt de la RAF, commencent à mener des opérations à titre d’escadre du 11e Groupe de commandement des avions de chasse. Le 22 septembre, une alerte retentit d’invasion, mais rien ne se concrétise.

Un sursis bienvenu

Les opérations se poursuivent; certaines se soldent par des victoires, d’autres, par des échecs. Les épreuves quotidiennes du combat sont ardues pour le personnel de piste et les pilotes fortement malmenés. La fatigue envahit les militaires de l’escadron, car ceux-ci sont presque continuellement en vol.

Le 27 septembre 1940, le lieutenant d’aviation Otto John « Pete » Peterson, de Lloydminster, en Saskatchewan, est tué lorsque son escadron se mesure à une force supérieure d’environ 30 Junkers 88 et une escorte imposante de chasseurs Me 109 et Me 110. Peterson s’éjecte de son Hawker Hurricane Mk 1, no P3647, très endommagé, près de Hever, dans le comté de Kent, à 9 h 15, mais est tué durant sa descente en parachute.

Heureusement, le 7 octobre 1940, l’escadron combat l’ennemi pour la dernière fois pendant la bataille d’Angleterre. Il se dirige ensuite au nord, à Prestwick, en Écosse, pour se reposer et se regrouper. Les seules activités opérationnelles de l’unité à cet endroit consistent à faire des patrouilles côtières le long des voies d’approche du fleuve Clyde.

Juste avant que le 1er Escadron de chasse de l’ARC ne quitte Northolt, le roi George VI décerne la Croix du service distingué dans l’Aviation au commandant d’aviation McNab, au capitaine d’aviation Gordon Roy McGregor et au lieutenant d’aviation Blair Dalzell Russel.

« Kentski »

John Alexander « Johnny » Kent, de Winnipeg, au Manitoba, est un pilote légendaire qui, avant la guerre, est pilote d’essai à Farnborough, dans le comté de Hampshire, en Angleterre. Il agit en tant que commandant d’escadrille de la RAF dans le 303e Escadron polonais et vole à bord de Hawker Hurricane. À lui seul, il combat 40 Allemands le 1er octobre 1940; cet acte lui vaut la Croix du service distingué dans l’Aviation. Le 303e Escadron est l’unité de la RAF qui remporte le plus de victoires au cours de la bataille d’Angleterre.

« Kentski », comme le surnomment ses amis polonais, devient commandant d’escadre de trois escadrons de chasse polonais. On lui attribue la destruction confirmée de 13 avions, deux destructions probables et trois appareils endommagés. Kent demeure dans la RAF jusqu’en 1952. Il prend sa retraite au grade de colonel d’aviation. Par la suite, il devient pilote d’essai de renom dans l’industrie aéronautique britannique. Parmi les décorations que le colonel d’aviation Kent reçoit, notons la Croix du service distingué dans l’Aviation avec barrette et la Virtuti Militari, une distinction militaire polonaise.

Des pitreries de cowboy

Lorsque vous poursuivez un aéronef ennemi dans le feu de l’action et que vous n’avez plus de munitions, que faites-vous?

Voilà le dilemme auquel doit faire face le lieutenant d’aviation Howard Peter « Cowboy » Blatchford, d’Edmonton, en Alberta, quand il alignait son viseur sur un biplan Fiat CR.42 « Falco » italien du Corpo Aero Italiano. Benito Mussolini convainc Adolf Hitler que la Regia Aeronautica (force aérienne italienne) peut contribuer à la victoire finale du fascisme en Europe, malgré les doutes exprimés par Hermann Göring, commandant en chef de la Luftwaffe.

Le 11 novembre 1940, en tant que mesure de représailles à la suite de l’attaque de la Royal Navy Fleet Air Arm contre la flotte italienne à Taranto, la Regia Aeronautica cherche à bombarder le port anglais de Harwich. Un petit nombre de Bf-109 de la Luftwaffe accompagne la formation italienne. Le groupe est intercepté par des Hurricane du 17e Escadron de chasse, du 46e Escadron de chasse « Ouganda » et du 257e Escadron de chasse « Chine‑Angleterre ». Aux commandes du Hurricane no V6962, le « cowboy » Blatchford, du 257e Escadron, découvre à son grand étonnement qu’il ne lui reste plus de munitions. Instinctivement, il percute un CR.42 à l’aide de son hélice, arrachant l’aile supérieure de l’appareil ennemi, qui amorce une chute libre.

En raison de ses expéditions audacieuses, le lieutenant d’aviation Blatchford reçoit la Croix du service distingué dans l’Aviation le 6 décembre 1940. Malheureusement, comme c’était le cas de tant d’hommes remarquables, le lieutenant-colonel d’aviation Blatchford, DFC, MiD, perd la vie à un jeune âge, soit 31 ans, lors d’un combat le 3 mai 1943. À ce moment, le chef de l’escadre de Coltishall prend part à l’escorte de bombardiers Lockheed Ventura Mk 2 de la Royal New Zealand Air Force à IJmuiden, aux Pays-Bas, dans le cadre de la mission Ramrod 16. Il subit l’attaque de Fw-190 de la Luftwaffe et doit abandonner son appareil dans la mer du Nord. On ne retrouvera jamais son corps. On lui attribue la destruction de six appareils, trois destructions probables et deux appareils endommagés.

Chris Charland est historien adjoint principal de l’Aviation royale canadienne.

 

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